Palme d'Or à Cannes 2023, Anatomie d'une chute s'impose comme l'un des films les plus marquants de la décennie. Justine Triet y dissèque avec une précision chirurgicale les mécanismes du couple, de la vérité judiciaire et des zones d'ombre qui habitent chaque relation.

Un procès comme révélateur

Sandra, écrivaine allemande installée dans les Alpes françaises avec son mari Samuel et leur fils malvoyant Daniel, voit sa vie basculer lorsque Samuel est retrouvé mort au pied de leur chalet. Accident ? Suicide ? Meurtre ? Le procès qui s'ensuit va mettre à nu les fissures d'un couple que l'on croyait solide.

Justine Triet, qui cosigne le scénario avec Arthur Harari, construit un dispositif narratif d'une intelligence redoutable. Chaque témoignage, chaque pièce à conviction, chaque flashback vient complexifier notre perception des événements. Le spectateur devient juré, sommé de trancher une vérité qui se dérobe sans cesse.

Sandra Hüller, performance magistrale

L'actrice allemande livre une interprétation d'une justesse stupéfiante. Son Sandra oscille entre fragilité et détermination, entre tendresse maternelle et froideur calculée. Hüller parvient à maintenir le mystère jusqu'au bout, refusant de livrer les clés d'un personnage qui échappe à toute catégorisation.

Face à elle, Swann Arlaud incarne avec subtilité l'avocat de la défense, Vincent Renzi. Leur complicité à l'écran, tissée de non-dits et de regards, ajoute une dimension supplémentaire au récit. Milo Machado-Graner, dans le rôle de Daniel, impose une présence bouleversante, devenant le témoin silencieux d'un drame familial dont il détient peut-être la clé.

La langue comme champ de bataille

Le film fait de la question linguistique un enjeu central. Sandra, qui s'exprime en anglais, se retrouve jugée en français, langue qu'elle maîtrise imparfaitement. Ce décalage linguistique devient métaphore : comment se faire comprendre quand les mots eux-mêmes nous trahissent ? Comment dire la vérité d'une relation dans une langue qui n'est pas la sienne ?

Triet explore ainsi les limites du langage judiciaire, sa prétention à établir une vérité univoque là où la réalité d'un couple est faite de nuances, de contradictions et de zones grises que nul tribunal ne saurait éclairer.

Une mise en scène au service du doute

La réalisatrice adopte une approche quasi-documentaire, filmant le procès avec une sobriété qui renforce l'immersion. La caméra scrute les visages, capte les micro-expressions, les hésitations, les regards échangés. Chaque plan est un indice, chaque silence une potentielle révélation.

La reconstitution de la scène du crime, filmée sous différents angles selon les témoignages, illustre brillamment l'impossibilité de reconstituer une vérité objective. Le cinéma lui-même, art de la manipulation des images, devient complice de cette incertitude fondamentale.

Verdict

Anatomie d'une chute transcende le simple thriller judiciaire pour offrir une méditation profonde sur le couple, la création artistique et l'impossibilité de connaître véritablement l'autre. Justine Triet signe une œuvre majeure, de celles qui hantent longtemps après le générique de fin.

Un film essentiel qui confirme l'émergence d'une cinéaste majeure du cinéma français contemporain.