Avec Oppenheimer, Christopher Nolan signe sa fresque la plus ambitieuse. Trois heures d'un cinéma total, porté par un Cillian Murphy habité, pour raconter l'homme qui a changé le cours de l'Histoire en donnant naissance à la bombe atomique.
Le Prométhée américain
J. Robert Oppenheimer fut le physicien le plus brillant de sa génération. Directeur scientifique du projet Manhattan, il a coordonné les travaux qui ont abouti à la création de la première bombe atomique. Hiroshima et Nagasaki porteront à jamais sa signature. Comment vit-on avec un tel fardeau ? C'est la question que pose Nolan.
Le film adopte une structure non-linéaire caractéristique du cinéaste. Deux temporalités s'entrelacent : les années du projet Manhattan (en couleur) et l'audition de sécurité de 1954, où Oppenheimer fut humilié et privé de son habilitation (en noir et blanc). Ce dispositif permet d'observer le même homme avant et après, créateur et créature de son propre mythe.
Cillian Murphy, métamorphose totale
L'acteur irlandais, collaborateur fidèle de Nolan depuis Batman Begins, livre ici la performance de sa carrière. Amaigri, le regard fiévreux, il incarne un Oppenheimer hanté par ses propres démons. Sa fragilité apparente cache une détermination farouche, une ambition dévorante que même la perspective de l'apocalypse n'arrêtera pas.
Autour de lui, un casting de rêve : Emily Blunt en épouse alcoolique et lucide, Robert Downey Jr. en Lewis Strauss retors et vengeur, Matt Damon en général Groves pragmatique. Chaque apparition, même brève, marque durablement.
La Trinité, moment de bascule
Le test Trinity, première explosion nucléaire de l'histoire, constitue le cœur du film. Nolan a refusé les effets numériques, optant pour des explosions réelles filmées à grande échelle. Le résultat est stupéfiant : une beauté terrifiante, un sublime qui donne la nausée.
Le silence qui précède l'explosion, puis le grondement qui suit, sont d'une puissance sensorielle inouïe. Nolan convoque le cinéma des premiers temps, celui du spectacle pur, pour filmer la naissance de l'ère nucléaire. « Now I am become Death, the destroyer of worlds » : la citation du Bhagavad-Gita résonne comme une malédiction.
Science, politique et morale
Oppenheimer est aussi un film profondément politique. Nolan montre comment la science peut être instrumentalisée par le pouvoir, comment les savants deviennent les jouets de forces qui les dépassent. La guerre froide, le maccarthysme, la paranoïa anticommuniste : tout un pan de l'histoire américaine se déploie en arrière-plan.
Le film interroge également la responsabilité morale du scientifique. Peut-on séparer la recherche de ses applications ? La connaissance justifie-t-elle tout ? Ces questions, formulées il y a quatre-vingts ans, n'ont rien perdu de leur acuité à l'heure de l'intelligence artificielle.
Verdict
Oppenheimer est le film le plus accompli de Christopher Nolan. Délaissant les artifices de ses œuvres précédentes, le cinéaste britannique atteint une maturité nouvelle. C'est un film sur la culpabilité et la mémoire, sur le poids impossible de l'Histoire portée par un seul homme. Du très grand cinéma.
Incontournable.
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