Prix Nobel de littérature 2022, Annie Ernaux a révolutionné l'autofiction française en faisant de l'intime un matériau politique. Dans son appartement de Cergy, l'écrivaine nous a reçus pour un entretien d'une rare intensité.

« Écrire, c'est chercher ce qui n'a pas encore été dit »

Obscura Critique : Votre œuvre est souvent qualifiée d'« autofiction ». Vous acceptez cette étiquette ?

Annie Ernaux : Je la refuse catégoriquement. L'autofiction suppose une part d'invention, de fiction. Or je ne fictionne jamais. Je travaille sur le réel, uniquement sur le réel. Ce que j'écris, je l'ai vécu. Mais l'écriture transforme ce vécu, lui donne une forme qui le dépasse. C'est ce que j'appelle « l'écriture comme un couteau » : un outil pour disséquer la réalité.

OC : Comment décririez-vous alors votre démarche ?

AE : Je parlerais plutôt d'ethnologie de soi. J'observe ma propre vie avec le regard d'une étrangère. Je me mets à distance pour mieux comprendre ce qui m'a traversée, ce qui m'a construite. Et à travers mon histoire singulière, j'essaie d'atteindre quelque chose d'universel.

« La honte est le moteur de mon écriture »

OC : La question de la classe sociale est centrale dans votre travail. Pourquoi cette obsession ?

AE : Parce que c'est ce qui m'a le plus marquée. Je suis née dans un milieu populaire, à Yvetot, en Normandie. Mes parents tenaient un café-épicerie. Par l'école, je suis passée de l'autre côté. J'ai trahi ma classe d'origine. Cette trahison, cette honte sociale, je n'ai jamais cessé de l'interroger.

OC : La honte est omniprésente dans vos livres...

AE : La honte est le moteur de mon écriture. Honte de mes origines, honte de mon corps, honte de mes désirs. Écrire, c'est affronter cette honte, la nommer, lui ôter son pouvoir. Quand j'ai écrit La Place, sur mon père, j'ai compris que la littérature pouvait être un acte de réparation. Non pas pour effacer la honte, mais pour la transformer en connaissance.

« Le Nobel n'a rien changé à ma façon d'écrire »

OC : Comment avez-vous vécu l'annonce du Prix Nobel ?

AE : Comme une surprise totale. Je n'y croyais pas. Et puis, très vite, j'ai compris que ce prix n'était pas seulement pour moi. Il récompensait une certaine idée de la littérature : engagée, ancrée dans le réel, refusant les ornements et les facilités. C'est une reconnaissance pour tous ceux qui écrivent depuis les marges.

OC : Cela a-t-il changé votre rapport à l'écriture ?

AE : Pas du tout. Je continue à travailler comme avant, dans la solitude et le doute. L'écriture ne connaît pas les honneurs. Chaque nouveau livre est une épreuve, un recommencement. Le Nobel ne protège de rien.

« La vraie critique est une conversation avec l'œuvre »

OC : Quel regard portez-vous sur la critique littéraire aujourd'hui ?

AE : La vraie critique n'est pas un jugement, c'est une conversation avec l'œuvre. Les meilleurs critiques sont ceux qui savent lire, vraiment lire, en se laissant traverser par le texte. Malheureusement, beaucoup de critiques contemporains jugent sans avoir compris, condamnent sans avoir écouté.

OC : Quels auteurs vous accompagnent ?

AE : Proust, toujours. Beauvoir, évidemment. Virginia Woolf. Et parmi les contemporains, je lis avec passion Emmanuel Carrère, Édouard Louis, qui poursuit à sa manière le travail que j'ai commencé. La littérature est un relais : on écrit toujours à partir de ceux qui nous ont précédés.

« Tant qu'il me restera des choses à dire, j'écrirai »

OC : À 83 ans, vous continuez à écrire. Qu'est-ce qui vous motive encore ?

AE : L'écriture est ma façon d'être au monde. Sans elle, je n'existe pas vraiment. Tant qu'il me restera des choses à dire, des zones d'ombre à explorer, j'écrirai. La mort elle-même ne m'arrêtera pas : mes livres continueront à parler après moi. C'est le seul privilège de l'écrivain.