De Un prophète à Emilia Pérez, Jacques Audiard s'est imposé comme l'un des cinéastes majeurs du cinéma français contemporain. Dans son bureau parisien, le réalisateur nous reçoit pour un entretien fleuve sur quarante ans de carrière et sa vision du septième art.
« Je suis entré en cinéma comme on entre en résistance »
Obscura Critique : Vous êtes le fils de Michel Audiard, dialoguiste légendaire. Ce père encombrant a-t-il facilité ou compliqué votre parcours ?
Jacques Audiard : Les deux, évidemment. Quand votre père a écrit pour Gabin, Ventura, Belmondo, vous avez un modèle écrasant. J'ai mis longtemps à trouver ma voie. J'ai d'abord été monteur, scénariste. La réalisation est venue tard, presque par accident. Mais je crois que ce détour m'a été salutaire : j'ai appris le métier par la base.
OC : Votre premier film, Regarde les hommes tomber, a immédiatement marqué les esprits...
JA : C'était en 1994. J'avais 42 ans, ce qui est tard pour un premier film. Mais j'avais accumulé une rage, une urgence. Je voulais faire un cinéma différent, plus âpre, plus physique que le cinéma français de l'époque. Mathieu Kassovitz et Jean-Louis Trintignant m'ont fait confiance. Le film a trouvé son public.
« Mes personnages sont des combattants »
OC : Vos films mettent souvent en scène des figures marginales : un prophète de prison, un réfugié tamoul, un immigrant sourd...
JA : Ce qui m'intéresse, ce sont les combattants. Ceux qui luttent contre un système, une fatalité sociale, leur propre corps. Le cinéma, pour moi, c'est filmer cette lutte. Un personnage qui n'a rien à perdre est toujours plus cinématographique qu'un bourgeois satisfait.
OC : Un prophète reste votre film le plus célèbre. Comment expliquez-vous son impact ?
JA : Je crois que c'est un film sur l'apprentissage. Malik apprend tout : la violence, la manipulation, le pouvoir. La prison devient une école de vie, ce qui est évidemment ironique et terrible. Tahar Rahim a incarné cette transformation avec une intensité rare. Il était Malik.
« Le cinéma français manque de courage »
OC : Quel regard portez-vous sur le cinéma français actuel ?
JA : Un regard critique. Il y a du talent, des cinéastes remarquables : Julia Ducournau, Justine Triet, Ladj Ly. Mais le système de production encourage la frilosité. On finance trop de comédies formatées, pas assez de films risqués. Le cinéma français a besoin de secouer ses habitudes.
OC : Emilia Pérez, votre dernier film, marque un tournant vers le musical...
JA : C'était un défi fou. Un film musical sur un baron de la drogue mexicain qui change de sexe. Sur le papier, c'est improdusible. Mais le cinéma doit se réinventer constamment. À mon âge, soit on prend des risques, soit on se répète. J'ai choisi le risque.
« Le cinéma est un sport de combat »
OC : Comment travaillez-vous avec vos acteurs ?
JA : Je les malmène. Pas par sadisme, mais parce que le confort est l'ennemi de la vérité. Je pousse les acteurs dans leurs retranchements, je les surprends, je les déstabilise. Les meilleures prises sont souvent celles où l'acteur ne sait plus où il en est.
OC : Une méthode physique, presque sportive...
JA : Le cinéma est un sport de combat. Il faut être prêt à encaisser, à donner des coups. Les tournages sont épuisants, conflictuels, parfois douloureux. Mais c'est de cette friction que naît quelque chose de vivant.
« Je continuerai tant que j'aurai la force »
OC : Quels sont vos projets ?
JA : Je ne parle jamais de mes projets avant qu'ils soient financés. C'est une superstition. Mais je peux vous dire que je continuerai tant que j'aurai la force physique et mentale de me battre. Le jour où je serai fatigué, j'arrêterai. En attendant, le combat continue.
Rejoignez la discussion
Les commentaires sont modérés pour garantir des échanges constructifs.
Merci pour votre commentaire !
Votre commentaire a été envoyé et sera publié après validation par notre équipe de modération.